lundi 5 avril 2010

La Presse opressée

Cherche Marat désespérément !

Vous l’avez probablement vu, il y a une nouvelle polémique politique qui tourne. Celle-ci concerne Jean Luc Mélenchon, c’est assez rare pour qu’on le note. Mon but n’est pas de me poser particulièrement en défenseur, même si vous savez toute l’estime que je lui porte, mais simplement de rebondir sur cet incident pour éclaircir une situation dont il est réellement question : l’état du journalisme.

En préalable je vous laisse regarder la vidéo en question. Je trouve certes la réaction du Mélenchon exagérée, mais bon j’ai fait pire sur le coup de la colère. Toutefois sur le fond il n’a pas totalement et il s’en explique ici.



L'Origine du journalisme républicain : la Révolution Française


Ce n’est pas réellement une surprise que cette époque, si féconde d’idée fondatrice, rassemblant les luttes du peuple, la volonté d’émancipation et la philosophie des Lumière et bouleversant à jamais la société française mais aussi le monde entier, ait été l’origine du journalisme républicain. C’est l’acte I d’une nouvelle pièce, elle se joue place de la République… Ce moment fut donc l’émergence d’un nouveau modèle de journalisme, libéré enfin du joug de l’absolutisme. Ce nouveau modèle s’est illustré de 2 façons différentes que le tableau de David, sur Le Serment du Jeu de Paume illustre parfaitement.

On y voit en effet 2 figures du journalisme, chacun à sa manière, comme des piliers indispensable du tableau : Marat et Barère. Barère écrit dans Le Point du jour (sous-titre : ce qu’il s’est passé hier à l’assemblée nationale) il représente l’idéal-type du journaliste au service de la communication entre le député et le peuple, pour en faire un représentant certes, mais un représentant contrôlé et surveillé ! Cette presse retranscrit exactement les discours, de manière neutre, comme le miroir de l’assemblée offrant à tout citoyen le loisir de juger avec sa Raison… Marat, quant à lui, est appuyé sur l’extérieur de la pièce, il se tourne vers le peuple de Paris en tournant le dos à la salle : il écrit dans L’Ami du Peuple. Cette allégorie représente le journalisme engagé, pédagogue, qui dénonce les injustices et donne des outils au peuple pour comprendre ce qui se passe…

Quelles que soient les tensions qui traverseront l’histoire du journalisme, entre ces deux idéaux-types, tout deux sont au service de l’intérêt général et de la démocratie. C’est ce qui fait du journalisme un pilier de notre République puisque que s’il est donné à chacun de raisonné, notamment grâce à l’école républicaine, encore faut-il qu’il y ait matière sur laquelle puisse se fonder l’esprit critique. La démocratie ne se fait pas à huit clos, le journalisme est, à ce niveau, la jumelle du peuple pour scruter l’assemblée…



La période de la Révolution Française connait à ce titre une explosion des journaux : 250 sont créés pendant la 2nd moitié de l’année 1789, 1300 entre 1789 et 1800. Le Roi tente au départ de s’y opposé, notamment face à Mirabeau qui, le premier, publiera des comptes rendus des Etats-Généraux. Mais rien ne pourra empêcher l’ascension libérale de la presse qui s’encre lors d’un des plus beau 17 juin que l’humanité ait connu. C’est ensuite inscrit dans l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.



Dérive, Front Populaire et Résistance


Cependant, la presse a nécessairement dû composer avec le développement du capitalisme, tant pour se massifier elle-même que pour se financer, grâce à la publicité. Une nouvelle tension va naître, entre une presse de divertissement et une presse politique. C’est le début d’une lutte pour conquérir le double marché de la presse : le marché des lecteurs et le marché des publicitaires. Cette lutte va donner lieu à de nombreuses dérives, notamment aux XIXe et au début du XXe siècle. On parle de presse « vénale » et « corrompue » qui se finance à coup de chantage… Certains capitalistes commencent à mettre la main sur de nombreux journaux, y voyant un instrument de richesse et d’expansion de leur puissance.

C’est à cette dérive que le Front Populaire a voulu répondre. L’idée de Léon Blum est alors de faire de l’Etat un garant du pluralisme et du rôle démocratique de la presse. Il est notamment question de garantir à tout groupe constitué de l’Assemblée Nationale, une entreprise de presse comme tribune de ses opinions. Mais la lente montée du climat de guerre ne laissera pas au Front Populaire assez de temps pour s’occuper de ce chantier.


Pendant la guerre, des journaux clandestins paraissent, étonnamment moins soumis aux grands capitalistes et l’idée d’un renouveau de la presse d’opinion, au service de l’intérêt général, émerge au sein du CNR qui en fera un de ses grands axes de réforme. Le Comité Général d’Etude de la Résistance, créé par Jean Moulin, propose alors que toute presse appartienne à un groupement idéologique ou politique, mais pas à des actionnaires. Il ne faut pas, diront-ils, « laisser la presse sous la tutelle de l’argent ». Cette idée ne pourra s’appliquer comme telle à la résistance, mais de nombreux journaux en seront les héritiers, à commencer par Le Combat d’Albert Camus. Des mesures sont également prises contre la concentration des entreprises de presse, identifiée comme une contrainte au pluralisme démocratique.


Le journalisme est largement re-politisé, Richet et Vianney, deux journalistes résistants, décident alors de créer le CFJ (Centre de Formation des Journalistes) avec l’idée en tête de moraliser la profession, se posant en héritiers des Lumières. Si les cours dispensés y sont techniques, il y a une grande part d’enseignements théoriques : histoire, philosophie, histoire des idées, géographie, droit,… On veut alors mélanger une culture journalistique avec une culture humaine et sociale : si le journalisme se différencie comme un métier à part entière, il ne doit pas être déconnecté des outils scientifiques nécessaires à son analyse et rester avant tout au service du public et de la démocratie…



La Nouvelle Tutelle


Cependant ce modèle, dans les entreprises de presse comme au CFJ, va largement se déliter face à l’explosion de la société de consommation et un nouvel âge du capitalisme, prenant peu à peu le contrôle de l’ensemble de la vie des individus. En effet, puisque rien ne doit lui échapper, ce capitalisme fera sauter un à un tous les obstacles qui lui font face pour de nouveau contrôler la presse. La concentration est redéfinie pour laisser plus de place aux grands groupes. Le marché marginalise progressivement la presse politique, très peu de titres y résistent, beaucoup ferment ou se soumettent à la tutelle du capital.

Le CFJ connait une longue déliquescence, le grand symbole en est d’ailleurs l’introduction d’un cours de déontologie en 1992, donnant à étudier et apprendre des notions qui allaient jusque là de soit. L’école forme essentiellement au métier de journaliste, mais très peu aux connaissances qui y doivent être associées. On append à boucler son article en 2000 signes, dans la demi-heure, pour le publier le plus vite possible et entrer avec un avantage sur la marché de l’information. Il faut écrire vite, quitte à ne pas vérifier ses sources, à confondre les idées des uns des autres, rebondir sur une information, faire foi aux rumeurs comme le prêtre à la bible, chercher les « petites phrases » qui font buzz.


La presse connait sa plus effroyable transformation, les articles sont souvent vides, pleins d’idées reçues. Je ne compte plus les apparitions des « Mélanchon » encore parfois affublé de son titre de Sénateur, parfois de Président du Front de Gauche etc… Personne ne s’y retrouve. Je prends cet exemple mais il ne s’agit pas de ça. Demandez à n’importe quel socialiste si le traitement des enjeux internes est bien retranscrit ! On cherche à faire du chiffre, on rebondit sur les propos d’un tel, puis sur les propos d’un autre. La campagne des régionales à été traitée presque uniquement de ce point de vu là. S’en est si affligeant… On s’étonne après que les électeurs n’aient pas envie de se déplacer…



C’est donc ce phénomène contre lequel il faut se battre. Ce n’est pas chose facile car les médias ont leur puissance et leur intérêt à défendre. Nous ne devons pas céder au chant des sirènes. Si les propos de Jean Luc Mélenchon sont sévères, je ne m’attendais pas à une réaction aussi identitaire de la presse (c’est la première fois qu’il a une page dans Le Monde) qui, comme un seul homme, s’indigne d’une telle attaque. Beaucoup n’en pensent pas moins mais n’osent pas fâcher ce 4e pouvoir… Pour autant il s’agit là d’un enjeu démocratique important.

Si nous voulons restaurer notre démocratie, re-politiser les masses qui se détournent de la politique, il y a plusieurs chantiers auxquels s’attaquer. Tous les acteurs politiques ont leur responsabilité, mais les médias ont la leur également, et nous devons combattre cette tutelle du capitalisme qui s’immisce encore au plus profond de nos systèmes démocratique tel un cancer que rien n’arrête ! L’Etat est la solution et doit garantir une presse libre des marchés financiers, une presse d’opinion qui permette au citoyen de retrouver les outils à la portée de son rôle dans nos sociétés…

Retrouvons Barère, Marat et tous ces hommes qui ont fondé notre démocratie et dont les enseignements semblent trop loin aujourd’hui !


Quelques liens :

- Mélenchon s'explique sur son blog ici et ici

- Alexis Corbière

- Des réaction sur Marianne 2

Romain JAMMES

11 commentaires:

  1. Jean-Luc et les médias : "La fureur et l’indignation du fondateur du Parti de Gauche sont bien réelles : elles traduisent la fracture profonde qui se creuse entre le parler vrai du tribun du Front de Gauche et la langue de bois trop souvent en vigueur dans la sphère médiatique."
    L'action de ce "jeune journaliste" était-elle d'informer ou de créer un buzz ?
    Nous devons défendre la liberé de la presse. Mais devons-nous à ce titre accepter le "grand n'importe quoi médiatique" ?
    Amitiés.
    Paul-Marie QUESTE.

    RépondreSupprimer
  2. Et quand tu penses que les hommes politiques adoptent des stratégies pour se conformer aux attentes des médias... d'ailleurs cela peut pousser certains à ne plus agir que par des petites phrases qui seront reprises.

    Disons que Melenchon a droit à son heure de gloire grâce à ce "dérapage" (oui, qui en vrai n'en n'est pas un ), et je pense que ça doit le frustrer encore plus !

    RépondreSupprimer
  3. Euh, vous auriez pu signaler "l'emprunt" (pour être gentil) à Alexis Corbières, l'ami de Mélenchon du passage autour du tableau de David :
    http://www.alexis-corbiere.fr/

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour André,

    Si je ne l'ai pas signalé c'est tout bonnement que je n'avais pas lu son article. Mais c'est bon de savoir qu'on a les mêmes références !

    Et je vais lire ça tout de suite !

    RépondreSupprimer
  5. Je suis très fier de constater que Romain et moi arrivons ainsi à être en osmose intellectuelle...

    Amusant et troublant.

    Bravo cher Romain et continue. Ton blog est toujours très bon. J'aime cette parole libre et intelligente.

    Alexis Corbière

    RépondreSupprimer
  6. Troublant, c'est bien le mot...

    RépondreSupprimer
  7. Au fond est-ce si troublant pour deux hommes de Gauche de se référer à la Révolution Française pour y puiser l'origine du journalisme et de sont rôle dans la démocratie ?

    RépondreSupprimer
  8. Ce n'est à mon avis pas à l'Etat de garantir quoi que ce soit mais bel et bien à vous (nous) de créer une presse libre, émancipatrice et émancipée du capital.
    Je trouve ça hypocrite de se plaindre de ne pas apparaitre dans les médias bourgeois.

    ++
    Thomas

    RépondreSupprimer
  9. Bon alors Romain, tu t'y remets à ton blog ?

    Cela me manque...

    Amitiés,

    Alexis Corbière

    RépondreSupprimer
  10. Ca me fait plaisir que tu me relances... Oui je vais remettre ça à la rentrée, avec un petit coup de botox au passage =)

    Amitié,

    Romain

    RépondreSupprimer
  11. Ahaha Romain tu puise la source là où elle est fraiche on dirait ! Pour l'essor de l'écrit et de l'imprimé politique au XVIIIe siècle et pendant la Révolution française, voir l'œuvre de Roger Chartier (d'ailleurs en ce moment au collège de France si ça en tente quelques uns).
    Tu devrais venir de temps à autres au séminaire de l'institut d'ailleurs Romain, ça te plairait !

    RépondreSupprimer